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dimanche 10 mai 2015

JF Debargue. Perdre espoir



Il est difficile de perdre espoir. Pendant des années je l’ai senti encore bien vivant, dans les conversations, les discours et même dans les interrogations de plus en plus nombreuses. Certes il ne s’agissait déjà plus de l’espoir qui suivit le cessez le feu de 1991, celui que l’on comptait en semaines, voire en jours. Ces dernières années, les attitudes, les propos, attestaient de sa disparition. J’ai en mémoire cette phrase d’un colonel de la Minurso qu’il m’avait dit en 2009. « L’ONU n’a pas pour tâche de résoudre un conflit, mais de le geler ». Et cette phrase revenant de plus en plus, même dans la bouche des plus modérés des Sahraouis : « Notre erreur la plus grave est d’avoir accepté le cessez le feu ».

Aujourd’hui, au moins, les choses sont claires. L’organisme (la Minurso) sensé devoir organiser  un referendum en un délai de moins d’un an a échoué pendant 24 années consécutives et jette en quelque sorte l’éponge en renvoyant dos à dos dans l’impasse le Maroc et le Front Polisario, leur demandant en outre cyniquement de négocier de manière plus intensive. Les différents émissaires de l’ONU dont Christopher Ross ont tous échoué en renvoyant la responsabilité du règlement du conflit aux deux parties. Il fallait certes essayer cette solution démocratique, mais elle n’a rien donné pendant tant d’années.  Cette situation enferme toutes les parties dans un jeu de rôles contrôlé de maintien des antagonismes dont la victime  reste la population sahraouie.  Ce jeu cruel enferme chaque partie  dans son périmètre dont elle ne sort plus. Ainsi après quelques durcissements il suffisait et il suffira encore au Maroc de faire un pas en arrière sans conséquence pour renforcer ses appuis internationaux et sa position inflexible. Les négociateurs ne s’accordent que sur la date et l’hôtel de luxe où doivent se dérouler des discussions toutes aussi informelles qu’inutiles, les différents comités de soutiens programment sans illusion leur prochaine assemblée annuelle et « copie-colle » leurs communiqués que plus personne ne lit. La grande majorité des ONGs occupent un terrain que les solutions politiques ont déserté. L’ONU déploie et fait vivre dans les camps ses filiales humanitaires (PAM, UNICEF, OMS, HCR…) devenant ainsi le principal bénéficiaire du gel de solution qu’elle met en place. L’absence d’obligation de résultat finit par aboutir à un conflit d’intérêt, voire à une prise illégale d’intérêts !

Même la volonté de mandater la Minurso de la surveillance des Droits Humains est devenu un sujet possible de diversion. Ce droit légitime qui devrait sans débat faire partie intégrante des missions de l’ONU ne doit pas détourner la Minurso de sa mission principale, l’organisation du referendum de la dernière colonie d’Afrique ! Les jugements de civils par des tribunaux militaires, l’absence des droits de la défense, les dépositions sous la torture, les arrestations arbitraires, les disparitions forcées, les violences physiques et psychologiques…, ne sont pas négociables à la baisse en contrepartie d’un statu quo, mais condamnables par des instances internationales.

Si l’ONU ne reprend pas la main pour organiser de facto et sur ses seules prérogatives ce referendum, et elle ne semble pas vouloir le faire en décrétant un statu quo, elle doit se retirer.
La situation dans les camps est humainement insupportable malgré l’aide internationale. L’assistanat chronique et le manque de perspectives ont des effets secondaires sanitaires et psychologiques graves. Un seul exemple, cette république en exil est le pays d’Afrique qui a le meilleur taux d’alphabétisation, obtenu en deux générations dans des conditions difficilement imaginables. Pour quel objectif ? Faire le deuil de son avenir personnel et celui de son peuple ? Après avoir fait celui de ses martyrs et celui de ses proches, morts trop tôt dans les camps ?

Ce n’est pas à moi de dire aux Sahraouis la façon dont ils peuvent choisir de vivre ou de mourir. Ils ont déjà tant souffert et il serait indécent de dicter une conduite à tenir sans être des leurs. Je sais simplement que depuis hier l’ONU a choisi de ne pas leur permettre d’espérer qu’une solution négociée soit possible.

30 avril 2015
Jean-François Debargue
Texte publié avec l'autorisation de l'auteur. Crédit photo : JFD

Nota : Ce texte a aussi été publié, avec une introduction d'Olivier Quarante, sur http://www.nouvellesdusahara.fr

 

lundi 4 juillet 2011

L’enfer. Campements de réfugiés Sahraouis

 
Dernier voyage des "Fils des nuages"; l'un des nombreux cimetières en périphérie des camps de réfugiés Sahraouis. Photo JfD

Le mari de Netou est mort cette nuit. Il y a quelques semaines, je l’avais entendu pleurer comme un enfant dans la tente voisine.  Cet homme sur lequel la main des visiteurs se posait respectueusement sur sa tête blanchie va rejoindre l’un des nombreux cimetières semés de pierres dressées, suppliant la sècheresse du ciel, suppliant la sècheresse des hommes. 

Le mari de Netou est mort. On le disait vieux parce qu’ici, dans les camps sahraouis, passé 60 ans, tout être humain est vieux.

« Un homme qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ». La mémoire de ces résistants de la guérilla du désert, de ces négociateurs pacifiques, de ces conteurs magnifiques s’éteint doucement, transmettant quelques braises aux générations nées dans les camps, depuis plus de 35 ans. Paralysé et incontinent, l’homme n’acceptait pas, par fierté, que ses enfants aient à le changer. Il appelait en sanglotant sa femme, comme un enfant sa mère. Netou, rentrée la veille d’une opération grave et contre toute recommandation s’était alors redressée en vacillant, choisissant de calmer une souffrance plus grande que la sienne.

Il faisait plus de 50 degrés de 11 heures à 18 heures et depuis dix nuits le vent soufflait en tempête, nous obligeant tous à sommeiller dans ces pièces de briques de sable restituant la nuit l’insupportable chaleur accumulée le jour. Conditions difficilement supportables pour des personnes en pleine santé; alors pour les bébés, les vieillards, les malades…

Et pourtant, l’humanité qui transpire ici dément qu’on puisse être en enfer.

L’enfer est ailleurs, sous des cieux plus tempérés. En diverses succursales dans de grandes capitales. Le plus souvent dans de vastes hémicycles climatisés où des mains dressées au nom des intérêts ou des coalitions décident de la mort pacifiée et oubliée.

L’enfer c’est l’absence de solution comme unique proposition à la résolution d’un problème. C’est pour les Sahraouis le choix d’une réponse humanitaire chronique et inadaptée au problème juridique d’un territoire reconnu par les Nations Unies comme non autonome en attente de décolonisation. L’enfer est bien pavé de bonnes intentions humanitaires. D’amont il vient jusqu’ici attaquer et soudoyer cette part d’humanité résistante, interdisant tout avenir d’une main, distribuant la survie de l’autre. L’enfer est là, tapi.

L’encadrement de la petite fenêtre de contreplaqué au ras du sol laisse parfois passer un filet d’air sableux et tiède. A quelques centaines de mètres, sur la piste, des colonnes de sable tourbillonnantes et vacillantes tentent de soutenir un ciel en fusion. Instinctivement couchés au milieu de la pièce, au carrefour de quelques rares brises passagères, protégés des nuées de mouches par une melhfa ou un chèche rabattu sur le visage, les Sahraouis se mettent en veille face à l’adversité jusqu’au moment ou le cérémonial du thé permettra d’accueillir le retour de la vie, comme on le ferait d’un hôte fatigué, qu’il faut réconforter.

Je les ai vus manifester pour leur liberté sous le plomb fondu du soleil. Quelles autres causes méritent cet effort, ce risque ? J’ai vu s’exprimer quotidiennement cette soif d’indépendance alors que tout est fait pour les rendre dépendants d’aides accordées par les mêmes qui se refusent à mettre en place les décisions de justice. Sans plainte et sans cynisme, avec lucidité, les Sahraouis constatent la dureté des conditions, le poids du silence et de l’oubli, les calculs dont ils sont l’objet.

L’enfer, c’est d’imaginer dans les ors d’un palais royal ce scénario digne de Machiavel, suite à la manifestation pacifique de Gdeim Izik, première révolte pacifique des printemps arabes réprimée dans le feu et le sang : Organiser un référendum proposant un projet de régionalisation du pays en y incorporant de facto le Sahara Occidental, territoire non autonome placé sous la responsabilité de l’ONU. Régionaliser pour masquer l’annexion, noyer la question sahraouie et le référendum d’autodétermination que doit mettre l’ONU en place depuis 20 ans dans un autre référendum, mis en place, lui, en quelques semaines, voilà qui finira de rendre inextricable une situation déjà bloquée !

Le mari de Netou est mort cette nuit, décision de l’enfer
Douze milles aubes abandonnent deux cents mille exilés au milieu du désert
Les enfants dans les tentes apprennent à vieillir
et les pierres font la ronde quand il leur faut mourir.

Jean-François Debargue
Camp d’El Ayoun, Juin 2011

Jean-Francois Debargue est aussi l’auteur de "Journal d'un camp Sahraoui, Le cri des pierres" aux éditions Karthala

samedi 16 juin 2018

JfD. Négocier avec un monde absent & Ordonner au soleil de se coucher


Il aurait été plus simple et rassurant de classer cet homme comme « simple d’esprit » dans tout autre contexte. Mais j’ai été témoin de sa négociation, en silence, avec l’énergie du désespoir.




Négocier avec un monde absent

L’homme sans âge faisait le troisième thé. Juste avant il alignait comme un enfant des petits cailloux dans le sable, collier d’années perdues, les retournant entre ses doigts comme des grains de chapelets, noyaux de prières stériles. Puis du plat de la main il les enterra au Sahara et aspergea le sable d’eau, offrant aux petits verres la surface durcie d’un plateau.

De temps en temps, il suspend son geste, semble écouter, et repose l’or moussu. Puis il remue les lèvres en silence, attrape ce silence et de ses doigts le transforme en langue des signes pour un auditoire invisible et sourd. Étonné, j'ai écouté puis discrètement cherché des yeux ceux qu'il voyait. Nous ne sommes que deux, mais il prépare six verres. Avec attention il écoute l’absence de réponse aux questions que ses mains posent. Le plomb pesant du silence en échange d’une survie passant d’une année à l’autre, d’un verre à l’autre, combat inégal, négociation injuste du plomb contre l'écume. J’observe à travers ses gestes le monde qui est le sien et que je ne vois pas. 

A qui donc parlent ses mains ? Dans ce même monde d’oubli et d’invisibilité on prie aussi un Dieu caché dans cette immensité, osant le murmure interrogatif d’un abandon dans l’affirmation de paroles rituelles et quand on ne prie pas ce Dieu vient la litanie verbeuse et boisée des discours ressassés. Quand il est affamé de justice divine ou humaine, l’espoir se nourrit de mensonges. Les invités aussi restent muets à l’offrande du thé et au discours de ses mains. Le temps s’écoule d’un verre à l’autre sans trouver preneur.

Comme l’ennui recouvrant le temps, la mousse s’installe, dominante. J’ai appris à partager l’ennui chez les Sahraouis. L’ennui est le frère poussiéreux avec lequel jouent les enfants ; l’ennui c’est la couverture dans laquelle tous s’enroulent pour étouffer pendant quelques heures, le temps et ce lieu, donnés par erreur ; l’ennui, c’est ce sang épais et
douceâtre qui remplace peu à peu le votre, jusqu’à devenir ce caillot coagulant d’un accord unilatéral qui vous délivre enfin.

Venu pour cultiver des jardins, j’y ai d’avantage cultivé l’ennui. Quelques larmes suffisent, en plein désert, pour qu’il germe. L’ennui des oubliés, l’ennui des assistés, l’ennui des désespérés. Lorsqu’il est trop envahissant, on fait le thé ; on coiffe alors l’ennui d’un chèche de mousse.

Nous partageons le dernier thé, doux comme la mort, puis il se lève, refusant l’offre d’un maigre repas. Je le vois sur la piste, sans voix poursuivant les invisibles de ses gestes.
Ici, dans les camps, on ne négocie plus l’espoir avec un monde absent, on négocie juste avec le temps, le temps qu’il reste à vivre.

Jean-françois Debargue - Mai 2018
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Ordonner au soleil de se coucher

J’ignore comment il avait pu monter sur le toit de tôle. Comment il ne brûlait pas ses pieds nus.
Mais il était là, dressé sur cette pièce de toub comme à la proue d’un navire, devant une mer déjà retirée. Un oeil fermé, le bras droit tendu et son regard armé dessus, il était là, défiant le soleil couchant sur l’horizon, intimant du doigt à l’astre de fuir à son tour.
Il a posé le bout de son index sur le cercle rouge et, imperceptiblement, appuie dessus, sans trembler.
Comme une cerise sur une nappe, le soleil explose sur l’horizon, sous le doigt de l’enfant. Quelques nuages, serviles janissaires, tentent d’en éponger les éclaboussures.
Chaque soir, faute de mieux, un enfant paré de loques et de poussière met un terme à sa journée de réfugié, et à celle du camp, du bout de son doigt.
Chaque soir un tout petit enfant exilé du Sahara convoque l’astre royal à la barre de son tribunal de tôle ondulée et intime au despote de disparaître de son occident.
Chaque soir un enfant sahraoui éteint le plomb fondu du jour et plonge son peuple, pour quelques heures, dans un songe de liberté.

Jean-françois Debargue – Avril 18
(Procédures&mode d’emploi)

mercredi 11 août 2010

Campements de réfugiés sahraouis, été 2010

A leur invitation insistante, je me suis forcé à reprendre dans notre plat commun quelques boulettes de riz brulant. Puis comme un dessert, le troisième verre de thé vient fermer la principale parenthèse culinaire de la journée. A la fois rince-doigts et rince-bouche, le «marcel» de plastique bleu circule de l'un à l'autre, dans un discret clapotis d'eau.

Chacun retrouve alors un coussin plié en deux ou son chèche roulé en boule et s'éloignant des murs de briques de sable, s'allonge au milieu de la pièce, au croisement imaginaire de deux fenêtres, dans l'espoir tout aussi imaginaire et rafraichissant d'un courant d'air. Ces précautions instinctives ne permettent pas d'avoir moins chaud, elles évitent seulement d'ajouter quelques degrés de plus, là où il n’en ait plus besoin.

Une bouteille d'eau emmaillotée de toile humide est glissée dans les plis d'une couverture.  On sait qu'elle est là, c'est suffisant. Je sais déjà que pour boire, il faudra prendre la décision de bouger, que cette décision sera l'objet d'une sourde négociation. Je sais aussi que boire quelques gorgées provoquera aussitôt une suée dont l'unique intérêt sera d'offrir pendant quelques secondes une impression de fraicheur si, et uniquement si, un souffle d'air vient à ce moment précis à m'envelopper. De sa capture à sa fuite je peux suivre le trajet de l'eau, trop précieuse en ces circonstances pour aller se stocker en quelque lieu de rétention. Il y a dans la soif une notion d'immédiateté. Mais  pendant les quatre à cinq heures à venir quelque chose en moi se refuse à boire, comme si résister me rendait maitre de la situation dans cette torpeur qui m’envahit. On reste là, à tourner sur le sol comme sur un grill, à tomber de micro-sommeils en micro-réveils, dans un silence lui-même si comprimé par la chaleur qu’il en devient d’autant plus étrange et inquiétant, en pleine journée. Au bout de quelques heures le repli de mon coude, fripé et ayant perdu son élasticité me pousse enfin à boire quelques gorgées.

Ne m’effleure même pas l’absence de potabilité de l’eau du camp. Je sais qu'elle ne répond pas aux normes de consommation animale dans les pays dits riches. Une responsable de la wilaya me l’a confirmé le jour ou les camions d’approvisionnement ont dû doubler leur rotation pour subvenir à la consommation estivale. On allait donc distribuer deux fois plus d’eau impropre à la consommation. Ce qui inquiète les services vétérinaires de certains pays inquiète les quelques médecins et infirmières Sahraouis, abandonnés par l’aide médicale (principalement espagnole) pendant l’été. Je ne tiens pas à me distinguer de mes amis en ayant ma bouteille d'eau personnelle, du commerce. J'ai la chance de n'être pas plus cliniquement malade qu'eux en buvant l'eau impropre, salée, rouillée et sablée des camps. Mais être né dans les camps ou y avoir vécu quelques décennies et d'en avoir bu l'eau  provoque chroniquement d'autres séquelles, de par ses propriétés anorexigènes ou ses effets thyroïdiens...

Quand on a vraiment soif, on ne s'arrête pas à ces réflexions. Le vrai problème est que ceux qui n'ont pas soif d’eau ou d’attentions ne s'y arrêtent pas non plus.
 
Réservoirs à eau de ma famille d’accueil
Nous sommes cinq dans cette pièce, dont un bébé complètement recouvert d’un tissu. Parfois, pour n’avoir pas vu le moindre mouvement, il m’est arrivé de soulever le voile comme on le ferait d’un linceul.

Nous sommes des milliers dans ces camps à être recroquevillés dans une manifestation géante que le monde ignore.

Nous sommes des milliers dans ces cercles de silence spontanés en plein désert.

Et nous sommes pourtant si seuls, chacun avec sa bouche sèche, sa salive déposée en pâte au palais ou sur l’émail des dents, ses mouches venant au coin des yeux ou des lèvres comme en un puits à sec.

Si nombreux et si seuls au bord de cette torpeur, comme si dans un instinct de survie, chacun devait laisser croire à la mort qui passe qu’il l’est déjà et qu’il n’est pas besoin du coup de grâce.

Si nombreux et si seuls à répondre à cet appel au calme en nous-mêmes lancé par ce souffle si chaud qu’on le croirait sorti d’un four.

Autant la chaleur peut sembler acceptable, autant l’air brûlant ne semble pas naturel. La chaleur est dans son rôle, aussi paroxystique soit il. Le souffle d’air et parfois le vent en bourrasques semblent avoir trahi leur mission de fraicheur ou d’atténuation de fortes chaleurs. L’humidité relative annuelle inférieure à 20% peut descendre jusqu’à 5% pendant l’été.

10% d’hygrométrie, 49° à l’ombre (rajoutez une dizaine au soleil), auxquels il faut ajouter l’effet déshydratant du vent, voilà pour les chiffres. Mais ni les chiffres, ni les mots ne pourront jamais traduire cette sensation éprouvante alors que j’ai la chance d’être en bonne santé et de ne passer qu’une partie de mon temps ici.

Notre corps a une aptitude à oublier l’épreuve ou la souffrance, au mieux notre esprit a la capacité de l’approcher en imagination, et le témoignage n’en est qu’un si terne reflet… Comment concevoir alors ce que peut ressentir un nouveau né, un vieillard, un malade ou une personne ayant simplement du mal à supporter la chaleur lorsque pendant plusieurs mois la température diurne avoisine 50 à 60 ° et la nocturne les 30° ?

Comment raconter ces longues heures perdues où le maton solaire vous oblige à rester confiné en position couchée ou assise dans l’ombre d’un mur ou d’une tente. Comment expliquer le corps qui se met en veille et l’esprit qui s’évade, deux seuls moyens de pouvoir s’adapter.

                  

Nous avons tous eu chaud ou soif à un instant de notre vie. Nous en avons souffert, plus ou moins longtemps, plus ou moins intensément. Ces instants ont pu être oubliés ou nous sont restés simplement en mémoire. Ici, dans les camps, la chaleur et la soif font plus que s’inscrire dans les mémoires. Elles s’inscrivent dans les corps, dans l’affaiblissement, dans la maladie et parfois même dans la folie.

Comme l’injustice, elles poussent chacun dans ses limites.

Quels crimes ont commis ces enfants, ces femmes, ces hommes, ces vieillards pour mériter d’endurer depuis 35 ans ces conditions ?

Faudra t’il un jour leur demander comment survivre, lorsque notre folie mondialiste et destructrice amènera les générations à venir à vivre ces conditions, parce que nous n’aurons pas su respecter les Droits Humains et notre environnement ?

Et je n’ai fait qu’évoquer la chaleur et la soif, en faisant appel aux souvenirs de chacun.  J’aurai pu faire de même en évoquant la faim, la malnutrition, la maladie, l’ennui, l’absence de perspectives et d’espoir qui nous ont également tous touché un jour et qui les touchent eux, tous les jours.

Jamais les sahraouis ne laisseront un inconnu sans l’ombre bienfaitrice de l’hospitalité, sans l’offrande  d’un bol de lait coupé d’eau ou des trois verres de thé traditionnels.

Que leur offrons-nous en retour ?

 

Jean-François Debargue, campements de réfugiés sahraouis, juillet 2010

Photos Jean-François Debargue

samedi 10 octobre 2020

Le PAM, prix Nobel de la Paix 2020 - Quelle paix ?

Bravo pour le Programme Alimentaire Mondial, lorsqu’il est d’urgence, pour sauver des vies, dans les premiers temps d’une catastrophe ou d’un conflit. 

Mais honte à ce programme, l’un des nombreux « parapluie » déployé par l’ONU, lorsqu’il est maintenu bien au-delà de l’urgence parce que l’ONU est incapable, dans ses missions locales de trouver une solution aux conflits. 

Des conflits ainsi « gelés » par l’immobilisme statutaire de l’ONU naît alors : « Le conflit d’intérêt ». Le PAM conçu pour l’urgence se met donc à satisfaire des besoins durables et génère à moyen et long terme, carences, déséquilibres, fragilités. C’est le cas dans les camps Sahraouis depuis plusieurs décennies. Peu à peu l’outil au départ humanitaire et altruiste devient sa propre finalité, égoïste et entrepreneuriale. Les charges de fonctionnement des « OGs » issues de l’ONU (Unesco pour la culture, l’Unicef pour l’enfance, Hcr pour les réfugiés, l’OMS pour la santé, la FAO pour l’alimentation et l’agriculture, … 17 en tout) sont parmi les plus importantes en proportion des ONGs. L’ONU n’a plus intérêt à ce que le problème disparaisse. 

Une mission comme la MINURSO (Mission des Nations Unies pour le Référendum au Sahara Occidental) à laquelle chaque année depuis 1991 (30 ans en mars 2021 !) il est demandé de mettre en place un référendum d’autodétermination dans les 9 mois à venir échoue donc à accoucher chaque année depuis 3 décennies, pour le plus grand profit du PAM, du HCR, de l’Unicef, de l’OMS… Que deviendrait l’industrie du contre-poison sans le maintien du poison ? 

Aujourd’hui on ne meurt pas de faim dans les camps. On y meurt des conséquences du PAM (les principales maladies graves dans les camps sahraouis ont une origine alimentaire). On y meurt d’ennui et de désœuvrement, conséquence des échecs (volontairement ?) réitérés de la Minurso. 

 Le monde n’a pas besoin, par procuration, d’organismes internationaux déshumanisés pour incarner le prix Nobel. 

Il a besoin de se reconnaitre dans des personnes dans lesquelles s’identifier pour devenir meilleur. 

Jean-François Debargue, Le 9 octobre 2020  

Ps : dans le même temps en France, le préfet de Calais interdit aux associations de distribuer de la nourriture aux migrants qui ont faim. Nul doute que nos autorités vont féliciter le PAM. Cherchez l'erreur...

samedi 18 mai 2013

Défilés par JFD. La République Sahraouie fête les 40 ans du Polisario


Défilés 
Faudra t'il attendre 50 ans? Pour que cette lente danse gracieuse et patiente des Sahraouis s'immobilise en une danse mortelle.
Ils sont là, par centaines, à fêter leur résistance, collective et individuelle.
Quarante années d'un front dressé pour se libérer d'un système colonial et aussitôt tomber sous le joug d'un autre.

Quarante années dont presque trente huit d'exil géographique pour la moitié d'entre eux dans les camps de réfugiés et trente huit d'exclusion sociale pour celle restée sur place, en zone occupée.
Ils sont là, par centaines, par plus de 40 degrés à l'ombre à attendre de défiler, devant un monde absent aux institutions immobiles.
 Une année de souffrance et d'usure supplémentaire affichée au thermomètre d'une indifférence aussi accablante qu'un soleil de plomb fondu. Le seul chiffre qui baisse ici, c'est l'âge de la mort !

Les années défilent. Les hommes aussi, dans leurs uniformes militaires.
Les années passent. Les femmes aussi, en costumes noirs et blancs, comme figées par le temps.
Les années coulent. Comme coule cette génération d'enfants dans ces oueds oubliés, chantant des slogans d'appels à l'espoir sur le ton d'appels au secours.

Ces années inscrites en chiffres égrenés sur ces panneaux brandis, ces visages de disparus pleurés, jusqu’aux pierres de cimetières dressées, paradant immobiles en rangs serrés.
Des hommes, des femmes, des enfants, oubliés par milliers, vieillissants. Condamnés à marcher dans le désert, prison à ciel ouvert. Que le pas soit martial, dansant ou hésitant, il demeure exilé, inutile, désorienté, année après année.

La mort s’annonce ici dès la naissance, comme un porte drapeau. L’échec est l’ombre du moindre espoir au point qu’échouer devient victoire, pour que l’espoir demeure, malgré tout.
On défile donc, parce que l’espoir s’est défilé en 1975, puis en 1991, puis d’années en années.
Seules les condamnations pleuvent sur les innocents qui défilent aujourd’hui dans ce camp d’El Ayoun ou dans la capitale du Sahara Occidental. Vingt ans, trente ans, perpétuité, la mort.
Ce damné défilé d’années n’en finira t’il donc jamais?
Résolutions humanistes devenues lettres mortes, urgence humanitaire devenue gestion chronique, frères humains devenant proies d’exil.

J’ai alors vu en chaque Sahraoui, en une ferme calligraphie, une lettre de l’acte d’accusation.
Puis à l’horizon, dans la chaleur ondulante, j’ai cru voir les coupables et leurs complices, s’approchant pour défiler, à la barre.

Jean François Debargue. Le 10 mai 2013, camp d'Elayoun
Publié par APSO avec l'autorisation de l'auteur 

 Photo JFD

mardi 19 février 2013

Lettre ouverte aux Evêques d'Algérie



Lettre ouverte aux Évêques d'Algérie

J'entends dire, à qui veut bien l'entendre, que le temps de carême est un temps de partage.
 Alors permettez-moi de partager avec vous la proximité d’une souffrance, à défaut de partager l'immense misère du monde.
 Permettez-moi de partager pendant quelques minutes de votre temps des  années passées dans les camps de réfugiés Sahraouis, dans cette partie du désert évitée des nomades, où cependant trois générations se partagent presque 40 ans d'exil.
Permettez que nous partagions  au moins pour information et par empathie ces conditions climatiques inimaginables si on ne les vit pas, ces maladies chroniques que les mesures alimentaires déséquilibrées d'urgence finissent par installer, cet espoir d'une solution pacifique et juridique qui s'amenuise d'années en années au point qu'il ne pourrait bientôt plus se partager ;
Et cette souffrance, sous leur fierté cachée, tant et si bien qu'elle a sans doute tant de mal pour cela, à être partagée.
Permettez que nous partagions l'injustice d’une centaine de  résolutions juridiques internationales admises mais non appliquées pour la libre détermination de leur avenir, mais également l'injustice de procès d'exceptions bafouant les mêmes résolutions et règles internationales et condamnant des militants des Droits de l'Homme de 20 ans de réclusion à perpétuité par des aveux signés de leurs empreintes, yeux bandés lorsqu'ils refusent de le faire par écrit sous la torture.
Et nous, à quel tribunal appartenons-nous pour condamner les enfants qui continuent de naître dans les camps ?
Pouvons-nous admettre et partager cette détermination de l'avenir d'un peuple?
Notre part offerte du partage n’est elle donc que cet assourdissant silence et cette lâcheté des « grands de ce monde », une part séparatrice comme ce mur et ce champ de mines qui divisent un même peuple ?
Nous avons divisé, colonisé, « dévelopillée » l’Afrique selon nos notions de partage et de profits confusément mêlées. Le Sahara Occidental, dernière colonie d’Afrique en est l’exemple. Aujourd’hui l’humanitaire tente de  réparer les conséquences de ces fautes quand il n’est pas instrumentalisé par ceux qui les commettent.
Faudra t’il continuer d’échanger indifférence contre souffrance ou de partager solidarité et espoir ?
Permettez que nous partagions quelques instants d’un carême, non de 4O jours, mais de bientôt 40 années au désert.
 Mon amie Nuena, femme sahraouie, un jour m’a  dit : « Quand tu lis, tu oublies. Quand tu entends, tu oublies. Mais si tu vois, tu n 'oublies jamais ». C'est pourquoi vous êtes les bienvenus au milieu du peuple Sahraoui, invités à découvrir et voir la vérité, invités à la déclarer ensemble. Ces quelques signes de partage sont à votre portée, à la portée de tous ; quelques jours passés dans les familles de réfugiés, témoigner de cette petite vérité vécue, rester éveillés à leurs côtés…
…Pour avoir entendu et compris que le temps de carême est un temps de partage.

Jean-François Debargue
Secrétaire Général de Caritas Algérie
Alger, le 18 février 2013 

Publié par APSO avec l'autorisation de l'auteur